TikTok et la souffrance psychologique des jeunes

La responsabilité de TikTok dans la santé mentale des jeunes

Le regard de la PER sur le sujet

Trois articles ont attiré mon attention :

Article France Info, 4 novembre 2025 : TikTok est soupçonné de proposer des contenus faisant la promotion du suicide.

Podcast France Info, 27 mars 2026 : En octobre 2025, une enquête d’Amnesty International pointe l’effet Rabbit Hole (terrier de lapin). C’est le fait de regarder un contenu sur un sujet, ce qui va inciter l’algorithme à nous en proposer un autre sur le même sujet, jusqu’à ne plus avoir que des contenus sur ce sujet.

Amnesty International a créé trois faux comptes, ceux d’un garçon et de deux filles, âgés de 13 ans. Les équipes ont fait défiler les vidéos sur ces comptes pendant trois ou quatre heures, la consigne était de regarder deux fois chaque contenu lié à la santé mentale ou la tristesse, sans aucune autre interaction, ni like, ni partage. Résultat, au bout de 45 minutes, des messages explicites appelant au suicide apparaissent et en trois heures, les comptes ne voient plus que des contenus de ce type.

Article France Info, 26 mars 2026 : « J’ai fait le test », explique Edouard Geffray [ministre de l’Education nationale]. « On a créé avec mon cabinet un compte sur TikTok, en disant qu’on avait 14 ans ». « En moins de 20 minutes, sans avoir liké quoi que ce soit », détaille le ministre, « on s’est retrouvés avec des vidéos dépressives », « des véritables tutoriels de scarifications » et « des vidéos d’incitation au suicide ».

A la lecture de ces articles, il semble évident que TikTok entretient les jeunes dans leur souffrance psychologique, voire les incite à se scarifier, mettre fin à leurs jours. Ajoutons à cela, le retard flagrant de langage (écriture, lecture) chez les enfants de primaire surexposés aux écrans, la favorisation des troubles de l’attention chez les enfants comme chez les adultes.

Est-ce que TikTok peut être supprimé ?

L’application est interdite dans une dizaine de pays dans le monde. Le mieux serait de supprimer cette application mais la décision est avant tout politique.

Mais prenons un peu de recul : L’objectif de TikTok est que l’utilisateur reste un maximum de temps à visualiser l’écran. Je recommande à ce sujet la vidéo Dopamine d’Arte.tv qui décrit simplement le fonctionnement de cette application.

L’algorithme de TikTok propose des vidéos de quelques secondes. Si nous likons la vidéo ou que nous la regardons simplement jusqu’au bout, l’application considère que nous l’avons appréciée et nous propose majoritairement, voire exclusivement des vidéos liées à cette thématique. En d’autres termes, TikTok nous sert ce que nous avons envie de regarder, et très certainement aussi ce qu’il pressent nous rendre accroc.

Tout comme les addictions aux drogues, les addictions comportementales (jeux, écrans…) ne sont pas uniquement liées au « produit » consommé. Elles s’appuient sur une faiblesse humaine. Le contexte dans lequel vit la personne joue un rôle très important dans l’apparition de la dépendance. Si on s’intéresse au plaisir recherché, on a peut-être une piste pour on sortir de l’addiction (Cf expériences du Rat Park du professeur Alexander). Dans le cas de TikTok, les vidéos proposées s’appuient sur la fascination des adolescents pour la mort. Elle est bien connue, observable chez de nombreux jeunes. Mais d’où vient-elle ? Si l’enfant a déjà conscience de la mort, c’est à l’adolescence qu’il prend conscience du malheur engendré par celle-ci. Cette angoisse existentielle vient se fixer sur des éléments de la vie quotidienne (angoisse des examens, angoisses sociales, santé, manque d’argent…). (Cf P. Fassiaux – La névrose obsessionnelle).

Remontons un peu en arrière. Avant d’éprouver le monde, celui-ci paraît à l’enfant aussi terrifiant qu’attrayant. S’il est rassuré face à ces peurs et incité à vivre des expériences heureuses, les peurs vont s’atténuer. A l’inverse, si l’enfant n’a pas la possibilité de découvrir positivement le monde, ses peurs s’intériorisent, se transforment en angoisses. Il a peur d’avoir peur. Il cherche alors toujours plus en plus de sécurité à travers les fantasmes de puissance, richesse, mysticisme.

Mais alors, quelles sont ces expériences heureuses qui viendraient compenser les angoisses ? Ce sont les expériences de plaisir créatif. Elles sont présentes dans tous les domaines de notre vie, pas seulement dans le monde artistique. On peut les vivre par exemple dans le sport, la vie intellectuelle, le contact aux autres, la communication interpersonnelle, la cuisine… On les reconnait à un critère spécifique : on les réalise pour le plaisir de les réaliser. Par exemple, je cours pour le plaisir de sentir mon corps en mouvement. Si je cours pour la performance ou pour l’esthétique de mon corps, alors l’activité devient utilitaire, le plaisir est moins fort, ainsi que la motivation à pratiquer. Les activités créatives sont naturellement vécues par l’enfant dans sa découverte du monde, qui à 10-12 ans est artiste, chercheur, explorateur. (Cf de Jean Château – L’enfant et le jeu) Elles sont à l’origine de passions à l’âge adulte. En résumé, lorsqu’on vit une activité de plaisir créatif intense dans plusieurs domaines de notre vie, on ne pense pas à la mort, à la douleur. Les vidéos TikTok sur ces sujets ne font alors plus l’objet d’une telle fascination. On passe d’ailleurs moins de temps sur TikTok parce qu’on a mieux à faire.

Comment favoriser l’émergence de passions ? Un phénomène éducatif généralisé vise à orienter les activités de plaisir créatif vers les activités utilitaires. C’est la dépréciation : « Arrête de jouer, fais tes devoirs, pense à ton avenir ». Or, la centration sur l’utile empêche l’accès à la créativité car ce sont deux valeurs antagonistes. Le stress des parents pèse sur l’avenir de leurs enfants. Ces derniers s’approprient très rapidement ces valeurs sécuritaires. Lorsque je demande à des enfants de primaire ce qu’ils aiment faire ou apprendre à l’école, je suis souvent frappé d’entendre leurs réponses essentiellement liées au résultats scolaires. L’intérêt pour le contenu abordé en est pratiquement oublié ! Et comme dans toute activité utilitaire, lorsque la récompense disparaît, l’activité cesse. Oserais-je citer l’humouriste Gad Elmaleh qui demande à son public qui a déjà réutilisé dans sa vie un compas ou un rapporteur durant sa vie d’adulte ?

Les interdits, les moqueries lié.e.s à l’image sont également à l’œuvre dans cette inaction qui enferme les jeunes dans une passivité narcissique. Celle-ci empêche la créativité, le mouvement, la rencontre. Les écrans sont alors le refuge idéal qui permet de se montrer tout en évitant les dangers du contact « dans la vie réelle ».

Au contraire, laisser émerger des centres d’intérêt de l’enfant, les soutenir et les accompagner semblent essentiels à la naissance de leurs futures passions et même métiers-passions.

Comment mieux décrire le rôle de l’adulte dans cette aventure qu’en citant Daniel Pennac :  « Il est, d’entrée de jeu, le bon lecteur qu’il restera si les adultes qui l’entourent nourrissent son enthousiasme au lieu de se prouver leur compétence, stimulent son désir d’apprendre avant de lui imposer le devoir de réciter, l’accompagnent dans son effort sans se contenter de l’attendre au tournant, consentent à perdre des soirées au lieu de chercher à gagner du temps, font vibrer le présent sans brandir la menace de l’avenir, se refusent de changer en corvée ce qui était un plaisir, entretiennent ce plaisir jusqu’à ce qu’il s’en fasse un devoir, fondent ce devoir sur la gratuité de tout apprentissage culturel, et retrouvent eux-mêmes le plaisir de cette gratuité. »

L’adulte, le parent, le professeur représentent également des modèles qui influencent l’enfant au premier plan. Sont-ils capables de nourrir et de rendre visibles leurs propres passions et de conserver leur curiosité face au monde qui les entoure ? A nouveau, Danniel Pennac leur demande s’ils lisent le soir ou s’ils regardent la télévision lorsqu’ils demandent à l’enfant de faire ses devoirs…

Il semble important de laisser vivre une activité pour elle-même, sans penser aux résultats ni à l’image que l’on renvoie. Je regrette à ce titre la « Pédagogie institutionnelle » défendue notamment par M. Lobrot. L’Education Nationale peut-elle soutenir cet élan créatif chez nos enfants ? Souhaitons-le ardemment.

Références et bibliographie :

Article France Info, 4 novembre 2025 : https://www.franceinfo.fr/internet/reseaux-sociaux/tiktok/tiktok-vise-par-une-enquete-sur-le-fonctionnement-de-son-algorithme-soupconne-de-mettre-en-avant-des-contenus-faisant-la-promotion-du-suicide_7595027.html

Podcast France Info, 27 mars 2026 : https://www.radiofrance.fr/franceinfo/podcasts/les-documents-franceinfo/tiktok-et-l-effet-rabbit-hole-comment-le-reseau-social-enferme-les-adolescents-dans-des-contenus-nocifs-7456929

Article France Info, 26 mars 2026 : https://www.franceinfo.fr/internet/reseaux-sociaux/tiktok/il-faut-qu-on-arrete-avec-ces-spirales-mortiferes-le-ministre-de-l-education-nationale-saisit-la-justice-sur-l-algorithme-de-tiktok-notamment-pour-provocation-au-suicide_7896221.html

Michel Zlotowicz, Les peurs enfantines

Michel Zlotowicz, Les cauchemars de l’enfant

Patrick Fassiaux, La Psycho-énergie Relationnelle – Livre 2 – Psychologie des troubles mentaux,

Michel Lobrot, La pédagogie institutionnelle

Vidéo Arte.tv, Dopamine : https://www.youtube.com/watch?v=-pOWdBpVR3s&t=5s

Bruce K. Alexander : Rat Park https://fr.wikipedia.org/wiki/Rat_Park

Sur l’interdiction de Tiktok dans le monde : https://www.caminteresse.fr/societe/tiktok-voici-les-pays-qui-ont-interdit-lapplication-11203509/

Daniel Pennac, Comme un roman

Vid Youtube : Gad Elmaleh Le compas https://www.youtube.com/watch?v=_gxmN1O2PMQ

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